Elle avait les allures d’une papesse drapée dans un monde perdu. Odalisque d’un autre temps au visage de rêves éventrés. Elle avait le monde à ses pieds mais sa main leste et languissante pointait son doigt vers les nuées. C’est l’endroit où le noir azur toujours vous nimbe et vous embrume, où l’ocre et le crépuscule suivent haletants le jour naissant.

Elle a tout vécu cette bâtisse, elle a vu Daudet, Bell, Ruskin. Elle est née du rêve d’un doux dingue et de la compétence d’un guide. Elle loge Rue Folly, à Chamonix.

C’est l’hôtel Couttet. Le plus grand, le plus fou de l’époque légendaire. Tout a commencé au milieu des cimes, dans un royaume d’ivoire. Nous sommes au 19e siècle, le père Couttet surnommé Baguette en raison de ses jambes fines et de sa mine fondante, fait autorité sur la vallée. Téméraire, prudent, il est le sherpa privilégié des aristocrates anglais. Parmi eux, un illuminé comme on les aime, atteint du feu sacré: Lord Sinclair.

Lord Sinclair aime le salon douillet, l’accueil enrobant de François Couttet. Il lui propose d’ouvrir un hôtel. 36 chambres, 3 étages, un bel escalier. Une affaire rondement menée. Le monde entier s’y presse. Parmi eux, Gertrude Bell, une orientaliste de renom, la khatoun du désert.

Gertrude, qui a dessiné les contours de l’Iraq actuel, été espionne, polyglotte, photographe, anthropologue tribale, ne recule devant rien, et pour cause. Elle affrontera le vaillant géant blanc avec plus de superbe que quiconque, plus de foi que n’importe quelle prêtresse.

Puis le temps passe. L’hotel ferme en 46, figure de proue d’un monde englouti. Il est abandonné depuis les années 70. On murmure que la municipalité voudrait lui redonner vie.

Regardez-le, un peu miséreux, juste derrière le casino. Ecoutez son murmure suranné, sa complainte à peine voilée.

Et pourtant, il suffirait de presque rien pour faire revivre l’hydre de neige. Un peu d’imagination déjà. Quelques couleurs. Gertrude passe avec ses toilettes affutées. Le roi de Belgique contemple l’âtre.

Ne laissons pas Couttet à son triste babil. Aidons-le. Aimons-le. Sauvons-le. Il a le sourire d’un enfant et les yeux friands d’avenir. Et surtout, l’âme d’un simorgh, tenté par l’éternel retour.

 

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L'Hotel Couttet
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L'Hotel Couttet
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lle avait les allures d'une papesse drapée dans un monde perdu. Odalisque d'un autre temps au visage de rêves éventrés. Elle avait le monde à ses pieds mais sa main leste et languissante pointait son doigt vers les nuées.
Baby alone in Babylone

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